Avant l'ère moderne, aux alentours du XIXème siècle, il semble possible de dresser au sein du monde arabo-musulman le tableau d’une certaine forme de tolérance, notamment de la part des dignitaires sensés représenter l’autorité islamique, vis-à-vis des comportements sexuels dits « transgressifs » - comme ce que l’on qualifiera plus tard, à l’ère moderne, de « homosexualité ». Cette tolérance serait celle d’une polis visant le maintien de l’ordre sociale plutôt que la normalisation des comportements sexuels. Plus encore, il semblerait que ce fut là une forme de régulation sociale dont il semble possible de trouver trace dès la première dynastie arabo-islamique se réclamant directement de la descendance du Prophète. Je ne veux
pas pour autant faire
preuve ici d’angélisme : le monde
arabo-islamique ne fit pas pour autant
l’économie totale de poussées de
conservatismes dogmatique et puritain, tout au
long de son histoire. Mais d’une manière ou
d’une autre, l’homosexualité
à de
tout temps semble-t-il questionné les musulman-es.Je citerais
en cela des savants comme Ibn Hazm l’andalou -
Abi Mohammad Ali Ibn Ahmad Ibn Saeed Ibn Hazm, 994-1064 -, qui insista
auprès
de ces contemporains sur le fait qu’il n’y avait
pas de consensus entre les
savants musulmans – ijma’
– sur la
question de l’homosexualité, qui de son point de
vue en tout cas n’est pas une
forme d’apostasie[1].
Lorsque l’on connait les abus en matière de
dogmatisme dont on fait preuve
certaines élites musulmanes au cours de l’histoire
arabo-islamique, c’est là en
soi une information précieuse puisque là encore,
plusieurs siècles après la
mort du Prophète Au lendemain
des décolonisations et avec la montée
synchronisée
des nationalismes et des islamismes, en effet cela n’a rien
d’un hasard, certains
fervent nationalistes arabes tel qu’Abd al-Latif Shararah
défendrons l’idée
selon laquelle la
« pureté » de la
culture arabe aurait été
contaminée par les influences extérieurs
– depuis les Abbassides jusqu’aux
colons européens, en passant par les Shahs d’Iran[4].
N’oublions pas ici le rôle joué, au
Moyen-Orient, par la colonisation
occidentale sur la construction des représentations
liées au genre et à la
sexualité. Une régulation sociale du genre et de
la sexualité Moyen-Orientale
qui était considérée par le
puritanisme occidentale avant l’ère moderne et les
décolonisations, comme
« licencieuse » et
« décadente » ;
rappelons qu’à l’époque
c’était en Europe que la
peine de mort était appliquée pour les
« sodomites » et ce
jusqu’en
1836 ; des pratiques sodomites criminalisées
jusqu’en 1967 en
Grande-Bretagne en raison de la morale puritaine[5].
Le dernier supplicié pour
« sodomie », sur la place de
l’actuel hôtel
de ville de Paris, ce fut en France en 1750[6].
Aujourd’hui, il parait évident que les
sociétés occidentales
bénéficient d’une
plus grande liberté sexuelle. Pour autant les musulmans, au
Moyen-Orient, ne
faisaient pas preuve semble-t-il d’une intolérance
dogmatique et normalisant,
pathologisante, envers le désir et les rapports sexuels
entre individus de
mêmes sexes, loin s’en faut. C’est
là un préjugé fort qui est
déconstruit avec
nuance et critique par le livre de Joseph A. Massad : « Desiring
Arabs »[7].
Certains musulmans, avant l’ère moderne, feront
même l’éloge de leur
sexualité,
depuis le poète licencieux et provocateur Abu Nuwas
jusqu’aux soldats ottomans,
qui pour certains décriront leurs amants comme
étant féminins et dociles au lit
la nuit, virils et guerriers le jour lors d’une campagne
militaire ou dans des
circonstances similaires[8].
A la
même époque, non seulement certaines formes de
féminité – notamment celle de certains
hommes – ne posaient pas problème, bien
au contraire il semblerait qu’elle s’en trouvait
valorisée. Cela étonnait
d’ailleurs grandement les voyageurs européens qui
se rendaient en terre
d’Islam. Ainsi, l’anglais Joseph Pitts, navigateur
capturé puis vendu comme
esclave à Alger en 1678, et qui s’évada
quinze ans plus tard, observait que
« ce péché abominable de
sodomie est si loin d’être
châtié chez eux que se
venter de ce genre de détestables agissement fait partie de
leurs conversations
habituelles. Il est aussi courant ici [Alger], pour les hommes de
tomber
amoureux de garçons, que ça l’est en
Angleterre d’être amoureux d’une
femme »[9].
Le
voyageur français Sonnini, qui visita l’Egypte
entre 1777 et 1780, rapportait
même que « cette passion contre-nature
[…] cet appétit inconcevable qui
déshonora les Grecs et les Perses de
l’Antiquité, constitua le délice, ou
pour utiliser
un terme plus approprié, l’infamie des Egyptiens.
Ce n’est pas pour les femmes
que les chansonnettes amoureuses sont composées, ce
n’est pas sur elles que les
caresses sont prodiguées ; de bien
différents objets les enflamment »[10].
Ce qui tend à prouver, si l’on accorde foi aux
témoignages abondant de ces
religieux et de ces voyageurs en terre d’Islam avant
l’ère moderne, qu’à
l’époque se sont plutôt les
européens qui trouvaient révulsantes et
contre-nature les pratiques homoérotiques vantant
l’homosexualité, et non les
musulmans ; un décalage anthropologique que
certains auteurs ont mis en
exergue, notamment en comparaison de la montée
d’un climat de plus en plus
homophobe en Europe à partir du Moyen-âge, avec ce
qu’ils considéraient comme
une large tolérance vis-à-vis de
l’homosexualité en Espagne musulmane, par
exemple[11].
Des musulmans
qui semblaient d’ailleurs pour leur part
étonnés de voir une telle réaction
chez les européens. En cela le savant marocain
Muhammad Al-Saffar – à
l’époque très peu de distinction
étaient faites entre
telle ou telle science, les lettrés étant souvent
savants dans plusieurs
domaines qu’ils étudiaient –, qui
séjourna à Paris en 1845 et 1846,
écrivait : « Le flirt,
les liaisons, les fréquentations
amoureuses ne concernent chez eux que les femmes par le fait
qu’ils n’ont pas
de penchants pour les garçons ou les jeunes hommes. Ce
serait au contraire
extrêmement honteux pour eux »[12].
Une révulsion des européens pour
l’homoérotisme qui était
considéré comme un
manque de savoir vivre par le savant égyptien
Rifa’ah Al-Tahtawi, qui était à
Paris entre 1826 et 1831, et qui remarquait que
« parmi les traits
louables de leur caractère, tout à fait semblable
en cela aux bédouins - ‘arab
-, il y a le fait qu’ils n’ont pas
de penchant pour l’amour des adolescents ou pour la
composition de poésies à
leur intention, puisque c’est quelque chose de tabou chez eux
et de contraire à
leur nature et à leur morale (…). Dans la langue
française un homme ne peut
dire : j’ai aimé un garçon
– ghulâm
- car ce serait une formulation inacceptable et maladroite. Par
conséquent,
s’ils traduisent un de nos livres ils
préfèreront : j’ai
aimé une jeune
femme – ghulâmah -
ou bien une
personne – dhâtan - »
- ce qui
explique entre autre pourquoi beaucoup de traduction ne font plus
figurer ce
genre d’amours considérés à
l’époque, en Occident, comme tabous[13].
Un amour des garçons qui était donc semble-t-il
tout ce qu’il y a de plus
commun ; un homoérotisme auquel
s’adonnait même les savants religieux,
comme par exemple l’égyptien Abdallah
Al-Shabrâwî mort en 1758, shaykh
(« doyen ») de la
célébrissime université Al-Azhar au
Caire – sans doute la plus prestigieuse
université islamique du monde arabophone – et qui
a écrit un Dîwân
(recueil de poésies)
« très connu du
public », en ode
à son bien-aimé Ibrahim[14] : Mon
seigneur, par Celui qui t’a concédé
charme, Splendeur
et beauté. Qui par
tes yeux ensorceleurs autorise les soupirants à
goûter
à l’enchantement. Qui a
conféré à tes joues ce dont les
amoureux ont
débattu si longuement. Accorde
ta proximité à un soupirant pour qui la passion est
strict devoir et l’oubli impossible. O
gazelle ! Non ! Tu es même de plus haut
rang, toi dont
le cou fait honte à celle-ci. O toi,
homonyme de al-Khalil [épithète du
Prophète Ibrahim] tu es
froid et pourtant embrases mon cœur. L’homosexualité
était-elle pour autant une norme explicite,
pratiquée aux vues et aux sus de
tous ? Selon certains auteurs, il serait hasardeux de
l’affirmer
simplement à partir de cette tolérance
vis-à-vis de l’homoérotisme que je
viens
de tenter d’illustrer. Pour autant, ces individus,
appartenant à ce que l’on
qualifierait aujourd’hui de minorité sexuelle
– attention aux anachronismes -,
ne semblaient pas susciter autant d’émoi
qu’à notre époque actuelle dans le
monde
arabo-musulman. Cela donne en effet une tout autre tournure
à la polis et aux droits
de l’individus au
sein de l’islam, et pas seulement selon ces
prédicateurs musulmans qui se
disent radicaux, tout en défendant une
représentation encore trop dogmatique
selon moi de notre héritage commun ; une
représentation de l’islam qui n’a
rien de radical, au sens où elle ne semble pas
refléter l’esprit de l’islam des
origines ; mais plutôt un dogme imaginé,
normalisant, pathologisant,
discriminant, qui n’a rien à voir avec le projet
fondamentalement égalitaire et
apaisé de l’islam que je connais, que je respecte
et que j’aime depuis mon
enfance. Il semblerait
donc que ce soit au début du XXe siècle que
les représentations des musulmans, envers leurs genres et
leur propre
sexualité, aient évolué de
manière dogmatique, accompagnant des mutations
sociétales aux conséquences politiques visibles
aujourd’hui encore au sein du
monde arabo-musulman. Le « printemps
arabe » et ces révolutions en
domino semble désormais abattre, l’une
après l’autre, les despotismes arabes
telle une pulsion trop longtemps refoulées[15].
En cela, Nadjmabadi nous offre une démonstration
convaincante de la façon dont
l’Islam a accordé à partir du XXe
siècle – et pas avant cela semble-t-il - une
place centrale aux questions du genre et de la sexualité
pour l’élaboration de
la polis sociétale.
Des questions qui influenceront
l'élaboration des arts, de la culture moderne et de la
politique. Puisque selon
elle les mutations en matière de représentation
du genre et de la sexualité
auront influencé la pensée des musulmans dans des
domaines aussi divers que la
beauté, l'amour, la patrie, le mariage,
l'éducation et la citoyenneté. Nadjmabadi
conclut par une discussion provocante à propos du
féminisme iranien en
l’occurrence, et de son rôle dans les guerres
culturelles que connait ce pays
actuellement. En plus
d'offrir une nouvelle perspective importante sur
l'histoire du Moyen-Orient et de l’Iran, un
féminisme islamique telle que celui
de Nadjmabadi démontre habilement –
malgré un certain manque de précision du
point de vue de la datation historiographique dans son ouvrage -
comment
l'utilisation du genre, comme catégorie d'analyse, peut
donner un aperçu des
structures de la hiérarchie et du pouvoir, et donc de la
nouvelle organisation de
la vie politique et sociale[16].
En cela la féminité, associée
à l’idée d’une faiblesse
intrinsèque de
l’individu qui exprime ce genre là, est devenue persona non grata au sein de
l’espace public d’un monde
arabo-islamique en pleine remise en question, qui se sent
attaqué de toute
part, en pleine refonte de son organisation hiérarchique
sociétale. Là encore,
gardons à l’esprit que pour certains dogmatiques
notamment, il n’y a rien de
plus condamnable qu’un homme qui devrait logiquement, selon
eux, être porteur
de tous les attributs de la masculinité – fier
défenseur de l’honneur de la
patrie -, qui pourtant assume publiquement un genre et une
sexualité associée à
la passivité. Une association entre
féminité, passivité et faiblesse, donc
culpabilité politique et sociétale, qui
entrainerait logiquement une
condamnation sociale voir pénale, que le
« féminisme
islamique », et
aujourd’hui désormais un
« activisme LGBT islamique »
émergeant, se
disent vouloir contrecarrer de concert. Car il est clair selon moi, aux
vues
des sources historiques, anthropologiques et religieuses
précédemment citées,
que l’homosexualité n’est pas un
péché par nature selon
l’Islam ; que
l’homophobie et la misogynie, combattue par le
Prophète lui-même [1] Ibn Hazm
(?). “Al-muhalla ”.
Dar al-Tourath, le Caire. [2] Ibn ‘Arabi,
« Les
illuminations » ; op. cit. [3] Abd
Al-‘aziz (1987).
“Limadha harrama Allah hadhid
al-Ashya’ ?
Lahm al-Khanzir, al-Maytah, al-Damm, al-Zina, al-Liwat, al-Shudhudh
al-Jinsi,
al-Khamr, Nazrah Tibiyyah fi al-Muharramat al-Qur’aniyyah
“ – “Pourquoi Dieu
a-t-il interdit ces choses là ?” - Maktabat
al-Qur’an, le Caire. [4] Abd al-Latif
Shararah
(1960). “Falsafat al-Hub
‘ind al-‘arab”
– « Philosophie de l’amour chez
les arabes » – Dar maktabat
al-Hayyat, Beirut. [5] L’histoire de
l’homosexualité selon le CAEF :
Communautés et Assemblée Evangéliques
de France -
http://www.caef.net/spip.php?article26. [6] Op. cit. [7] Massad,
A.,
J. ; op. cit. [8] Voir note
80. [9] Pitts, J.
(1738). « A faithfull
account of the
Religion and Manners of the Mahometans. In which is a particular
Relation of
their Pilgrimage to Mecca, the Place of Mahomet's Birth; and a
Description of
Medina, and his Tomb there: As likewise of Algier, and the Country
adjace ».
London
– disponible à la Bibliothèque
Nationale, BNF: J. 20293, Paris ; certains des ouvrages
prochainement
cités ont été
étudiés au cours de l’année
universitaire 2010-2011, lors du
séminaire de Jocelyne Dakhlia, professeur à
l’Ehess,
intutilé : « Harems
et déspotismes » -
http://www.ehess.fr/fr/enseignement/enseignements/2010/ue/165/. [10] Sonnini,
C., S.
(1799). « Travels in upper
and lower
Egypt ». London – disponible
en ligne en cliquant ici. [11] Boswell,
J.
(1981). « Christianity,
Social
Tolerance and Homosexuality: Gay People in Western Europe from the
Beginning of
the Christian Era to the 14th Century ».
University of Chicago Press. [12] Miller,
S., G.
(1992). « Disorienting,
Encounters :
Travels of a Moroccan Scholar in France in 1845-1846. The Voyage of
Muhammad
as-Saffar ». University of California
Press. [13]
al-Tahtâwî,
Rifâ'ah Badawî Râfi' (1958).
« Takhlîs
al-Ibrîz fî Talkhîs
Bârîz ».
Mahdî 'Allâm, A. A. Badawî, A.
Lûqa
(éditeur), Cairo (Wizârat al-Thaqâfah wa
al-Irshâd al-Qawmî). [14] Lewis, B.
(2001). « Music of a
Distant Drum:
Classical Arabic, Persian, Turkish, and Hebrew Poems ».
Princeton
University Press. [15] Même si les choses
politiques sont toujours plus
complexes et moins homogènes qu’il n’a
pu y paraitre au début de ces
révolutions soit disant en
« domino ». Consultez ainsi
l’article de
Jean Daniel sur le nouvel Observateur le 31 août 2011,
intitulé : « Du choc de
l’Iran à l’énigme
Algérienne » -
http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/jean-daniel/20110831.OBS9527/du-choc-de-l-iran-a-l-enigme-algerienne.html [16] Najmabadi, op. cit. |
| Retour haut de page |
COLLECTIF CITOYEN POUR UN ISLAM DE FRANCE VÉRITABLEMENT INCLUSIF,
& UNE LAÏCITE VÉRITABLEMENT RESPECTUEUSE DE TOUTES LES CROYANCES.
Porte-parole, L.Zahed - vendredi 30 décembre 2011
Au plaisir de
bientôt vous comptez parmi nous.
http://www.homosexuels-musulmans.org
homomusulmans@gmail.com
CALEM - financée en 2012 par le conseil de l'Europe et qui reçu le prix Pierre Guénin de SOS homophobie -,
membre de la Fédération LGBT, du Centre LGBT de Paris, du RAVAD, de l'ILGA ;
membre des collectifs interassociatifs Pinar Selek et IPERGAY, et membre fondateur du MTE.
Le
collectif
HM2F est l'aboutissement d'une collaboration fraternelle entre des
homosexuel(le)s (ou des citoyens appartenant à d'autres
minorités sexuelles
visibles) : qu'elles ou qu'ils soient athés, de confession
juive, de
confession musulmane, chrétienne, bouddhiste ou autre...
C'est une
grande fierté !
Et nous fomentons le secret espoir à la face du Destin,
que cette pluralité et ce "vivre ensemble" citoyen et
collégial,
restera la pierre angulaire sur laquelle nous continuerons de
bâtir nos
projets communs, inch'Allah.













